lundi 17 décembre 2012

LIBYE 2021 : NOUVEL ELDORADO OU CHAOS ?


LIBYE 2021 : NOUVEL ELDORADO OU CHAOS ?

par Marc-Emmanuel PRIVAT





La Libye ne déroge pas à la règle. L'étude de sa géographie et de son histoire est incontournable pour dépasser les faux-semblants de l'actualité et extraire quelques lignes de force, fondement de toute réflexion prospective.







L’O.N.U. évalue la population libyenne entre 7,5 et 8 millions à l'horizon 2025, pour une estimation actuelle comprise, selon les sources, entre 5 et 6 millions1.

La mort de Muammar Kadhafi, le 20 octobre dernier, légitime le fait de s'interroger sur l'avenir des Libyens, à la fin d'une séquence historique ; bien malin qui pourrait dire ce que la Libye sera en 2021. La facilité voudrait qu'on s'en remette aux faits de l'actualité.

Pourtant les États faillis ou en phase de mutation politique de grande ampleur, ne peuvent échapper à certaines permanences. La Libye de demain aura fort à faire pour dépasser son statut d'objet géopolitique.

Qui s'intéresse à la Libye ne peut faire l'impasse ni sur sa géographie, ni sur son histoire plurimillénaire, dont on ne retient à tort que les dernières décennies. Les ressources de ce territoire, des peuples qui l'habitent et les soutiens dont il dispose militent pour l'optimisme. Mais chacune des raisons qui précèdent sont comme des pièces de monnaie, avec un avers d'inquiétude.





La Libye a connu à travers les âges de multiples présences étrangères. Ces événements peuvent expliquer sa difficulté à trouver une cohésion sociale et politique.

Le pays couvre une superficie de près de 1,8 million de km², entourée, d'est en ouest par l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, l'Algérie et la Tunisie. C'est un État riverain de la Méditerranée2 avec un gigantesque hinterland désertique. Strabon écrit : « la Libye, de l'aveu général, ressemble à une peau de panthère car elle est parsemée de points d'habitations qu'entoure une terre sans eau et déserte. »3



La Libye est une « vieille » idée. On y trouve des dessins pariétaux datés de plusieurs milliers d'années avant notre ère et, dès l'Antiquité, la Cyrénaïque (à l'est), la Tripolitaine (à l'ouest) et le Fezzan (au sud-ouest) existent en tant qu'entités. Avant l'arrivée des premiers Phéniciens sur la côte de Libye, vers 1000 avant J.-C., l'existence des « Libous4 » est déjà attestée par les Égyptiens qui les craignent. Les Grecs puis les Romains s'installent. La vie urbaine se développe sur la côte et la sédentarisation gagne les campagnes. Au IIIe siècle après J.-C., les sols ayant été surexploités par la culture, les populations de la Tripolitaine retournent progressivement vers l'élevage nomade. Lorsque le territoire est conquis par l'empire byzantin, au VIe siècle, il s'est considérablement appauvri.

Au milieu du VIIe siècle, les Arabes, après une âpre résistance, s'emparent du pays. La Libye renoue massivement avec le nomadisme et vit repliée sur elle-même, rythmée par le passage des caravanes. Au milieu du XVIe siècle, Tripoli tombe aux mains de la Sublime Porte mais son autorité reste théorique en dehors de la ville.

En 1711, la régence turque est enlevée par la dynastie Karamanli qui en fait un État riche et autonome. En 1835, Constantinople reprend la main. Cependant la majeure partie du territoire reste sous la domination des tribus nomades. Au même moment, Mohamed Ibn'Ali al-Sanusi, arrivant de Mostaganem, fonde une confrérie religieuse, la Sanûssiya ; il s'installe en Cyrénaïque et réussit à apaiser progressivement les conflits entre tribus. Son prestige s'étend à travers le pays.



En 1911, l'Italie envahit la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Une relative autonomie est attribuée aux autochtones mais les accords ne sont pas respectés et les tribus se révoltent. Arrivé au pouvoir, Mussolini lance une grande opération de pacification mais la Libye n'est entièrement soumise qu'en 1931. Le descendant de Mohamed Ibn'Ali al-Sanusi, Idris, part en exil.

En 1941, après l'échec de l'offensive italienne contre les Britanniques qui tiennent l’Égypte, ceux-ci occupent Benghazi. Les Allemands se portent au secours de leurs alliés. Après leur défaite à El Alamein, la reconquête par les britanniques, et d'âpres négociations entre les Alliés, une résolution de l'ONU prévoit que le pays accède à l'indépendance. L'émir Idris, rentré d'exil, devient chef de l’État en 1952. Jusqu'en 1956, la Libye reste sous l'influence des Anglo-saxons.

La découverte de pétrole en 1956 permet une augmentation spectaculaire du niveau de vie mais également le développement de fortes inégalités sociales. L'unité nationale de la Libye demeure fragile. La légitimité d'Idris n'est vraiment reconnue qu'en Cyrénaïque.



Le 1er septembre 1969, plusieurs jeunes officiers, influencés par Nasser, prennent le pouvoir et proclament la République arabe libyenne. L'un d'eux, Muammar Kadhafi, devient chef de l’État. Il se déclare à la fois pan-arabe, pan-africain et tiers-mondiste.

À l'extérieur, sa politique d'alliance avec ses voisins arabes et africains est un échec. Ses prises de position extrêmes en font un paria. Cette mise à l'index est encore renforcée après que la Libye est accusée de pratiquer le terrorisme d’État à la fin des années 1980.

En politique intérieure, grâce à la rente pétrolière et à un exercice autoritaire du pouvoir, il parvient à obtenir un consensus autour du régime. A partir de la fin des années 1990, le contre-choc pétrolier le prive de ressources : ses soutiens s’amenuisent.

Le printemps arabe de 2011 chez ses voisins immédiats est le déclencheur qui conduit à la chute du régime.





Aujourd'hui, au-delà d'une situation conjoncturelle qui paraît délicate, la Libye dispose d'atouts qui sont autant de motifs d'optimisme. Elle conserve un sous-sol riche, sa population est éduquée et elle bénéficie du soutien international.

La Libye peut, pour tourner la page du kadhafisme, s'appuyer sur un sous-sol généreux. Il recèle 3% des ressources pétrolières mondiales, soit 42 milliards de barils. Les réserves prouvées de gaz s'élèvent à 1500 milliards de m3, plaçant la Libye au 25e rang mondial5. Enfin le projet de la Great Manmade River6 s'est développé sur une estimation des réserves d'eau fossile de 120 000 milliards de m37. Grâce à une gestion intelligente, ces réserves peuvent servir de fondement au développement d'une économie prospère.



Car la Libye dispose d'une autre force, sans doute l'un des succès de Kadhafi ; 80% des jeunes Libyens sont scolarisés, garçons et filles confondus. Cela en fait un atout considérable, renforcé par une diaspora bien établie dans les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, États-Unis, et Canada, notamment) dont nombre de membres sont prêts à rentrer au pays, ou à participer au nouveau départ de leur pays depuis leur patrie d'adoption.



Enfin la « nouvelle » Libye dispose d'un avantage non négligeable, le soutien de plusieurs pays occidentaux. Quelles que soient les arrières-pensées de ses supporteurs, cette aide lui assure une position sur la scène internationale et des lignes de crédits pour sa reconstruction et la diversification de son économie.

Ainsi, les trois points positifs cités supra permettent d'envisager son avenir avec un relatif optimisme.





Pourtant, derrière cette façade porteuse d'espoirs, d'autres facteurs viennent assombrir le tableau. En premier lieu le revers de la médaille du soutien international. Ensuite l'omniprésence du tribalisme. Enfin, il est difficile d'envisager l'avenir libyen sans se pencher sur le rôle de ses voisins.

L'intervention d'une coalition internationale sous mandat onusien permet certes de mesurer le soutien dont peuvent bénéficier les nouveaux dirigeants libyens. Pourtant, le monde reste régi par la « realpolitik ». A brève échéance, les bulldozers de la reconstruction porteront les mêmes cocardes que les bombardiers de la coalition et plus tard ce seront les mêmes qui puiseront et/ou raffineront des ressources fossiles, qu'elles soient liquides ou gazeuses. Enfin on retrouvera les produits des mêmes dans les rues, les usines ou les arsenaux de Tripoli, Benghazi ou Syrte.

Par ailleurs l'hinterland désertique libyen suscite de légitimes inquiétudes chez les États occidentaux, comme autant de refuges et de camps d'entraînement pour des islamistes tels ceux d'AQMI8.

Enfin la façade méditerranéenne qu'offre l’État libyen fait de son territoire une plate-forme de choix en matière de surveillance et de ravitaillement. La Libye de demain apparaît donc autant redevable à ses nouveaux protecteurs que libérée de son ancien dictateur.



De même, l'histoire mouvementée de la terre libyenne prouve combien le rôle des tribus est à prendre en compte. La Sanûssiya conquit la Libye par les tribus et Idris, comme Kadhafi sans doute, deux hommes de la Cyrénaïque, perdirent le pouvoir par les tribus. La Libye renaîtra par elles. Deux questions subsidiaires se posent : celle de savoir si cet équilibre instable peut être obtenu dans les conditions d'une démocratie à l'occidentale, et la place exacte que l'islam prendra. Le recul est trop court pour tirer quelques conclusions mais les premières décisions du nouveau pouvoir semblent militer pour la voie islamique. Souvenons-nous que les Berbères ont résisté avec force à la conquête islamique mais qu'ils ont ensuite embrassé la religion avec la fougue des nouveaux convertis.



Enfin l'attitude des voisins face au nouveau pouvoir n'est pas connue mais la géopolitique reprend toujours ses droits. Ses riverains occidentaux et orientaux sortent difficilement de leur propre printemps arabe ; la Libye aura donc peut-être un peu de répit face à des prétentions égyptiennes et tunisiennes. En outre, l'économie redémarrant, les mouvements migratoires de travail en provenance des voisins tant subsahariens que méditerranéens recommenceront. Dans le même temps, on peut craindre qu'un chef d’État de la région ne reprenne à son compte le flambeau du messianisme pan-arabe, pan-africain et tiers-mondiste. Le président soudanais Omar El-Béchir, privé de son sud, pourrait aisément embrasser cette nouvelle cause. Cette perspective plongerait à nouveau la région dans une phase de turbulences.





La Libye est à la croisée de plusieurs chemins : en interne, la volonté démocratique, la tentation islamique et la prégnance du tribalisme se font face ; sur le plan extérieur, le rôle joué par les protecteurs et les voisins a également une incidence. Si l'étude de son histoire et de l'observation de sa géographie ne peuvent assurément pas permettre d'y lire son avenir, elles restent des références éclairantes sur lesquelles on peut fonder une réflexion ; la Libye de demain devra composer avec de fortes contraintes pour s'extraire de sa position d'objet géopolitique.

Au-delà de la Libye, à une époque vaincue par la tyrannie de l'immédiateté, il convient sans doute de regarder l'ensemble méditerranéen à travers le prisme du temps long car, comme le rappelle Fernand Braudel : « Le but secret de l'histoire, sa motivation profonde, n'est-ce pas l'explication de la contemporanéité ? »9







1Cité par PINTA Pierre, La Libye, Paris, Éditions Karthala, 2006, p.68.

21700 kilomètres de côtes

3STRABON, Géographie, Paris, Les Belles Lettres, 2003.

4Ce terme générique qualifie tous les peuples qui habitent en Afrique du Nord ; c'est parmi eux que l'on trouve les ancêtres des Berbères.

5Chiffres 2006, source : Chambre de commerce franco-libyenne.

6Projet pharaonique de rivière souterraine, lancé en 1985 et destiné à irriguer le littoral à partir des réserves d'eau fossile.

7Chiffres 2003, source : magazine H2O.net

8AQMI : Al-Qaeda au Maghreb Islamique

9BRAUDEL Fernand, Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme. XVe – XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1979, T.3 « Le Temps du monde »